QUASIMODO POISSONNIER...

 
Cette petite histoire savoureuse issue d'un travail en cours se passe en 1979 dans une grande maison parisienne, une époque pendant laquelle votre serviteur était un infime petit stagiaire de 17 ans...
 
… «... Mais, loin s’en faut, il n’était pas le seul à avoir complètement perdu la boule, dans cette auberge. Le commis du premier commis poissonnier mérite le détour et marqua mon esprit pendant plusieurs années. Ce personnage haut en couleur ressemblait à Quasimodo : son dos bossu, son port tordu, ses grosses boucles rousses nous terrifiaient. Au vestiaire, son casier en métal était couvert de photos pornos et nous le soupçonnions de s’y masturber furtivement l’après-midi, pendant la coupure...
 
Malgré cette apparence monstrueuse, il était donc cuisinier, mais encore simple commis à son âge déjà certain... Quelque chose avait dû capoter dans son histoire personnelle pour qu’il en soit encore là et, plus encore, il était clair qu’il avait raté sa vocation puisque chaque matin en arrivant en cuisine dans sa zone bien nommée et dite             « poisson », il sortait un long couteau d'un tiroir et tel D’Artagnan, affrontait en duel un invisible ennemi qui semblait bien se défendre. À sept heures pétantes, Quasimodo attaquait d’estoc et de garde, rompait, se fendait, touchait à la tête ou au pied puis, d’un coup s’arrêtait et saluait, manche du tranchelard devant le visage. Ce petit manège exotique au-delà des mots me ravissait surtout que j’avais fait pas mal d’escrime plus jeune et que je jugeais en connaisseur ces épatantes passes d’armes.
 
Un jour, pour satisfaire une clientèle nipponne ô combien exigeante, nous avions reçu par la voie des airs un thon rouge de taille sérieuse. Il trônait dans un sarcophage en polystyrène plein à ras bord de paillettes de glace et semblait presque vivant tant il était frais. « Ah toi mon bougre, tu vas me le payer cher » fit Quasimodo en voyant la bête au moment où il passa la tête dans son antre, et sans même commencer son escrime matinale, sans même se vêtir tout de blanc, il saisit un désosseur, sauta à califourchon sur le thon, le poignarda plusieurs fois puis le décapita avec la célérité et l’étoffe des grands professionnels. Il toisa ensuite une bonne minute la tête sanguinolente à qui le regard encore très frais donnait une expression bravache et prononça les mots suivants « Tu fais moins le malin, là… » Pas de doute, le thon avait été dompté et nous avec. Cette scène nous avait tellement terrifiés moi et les 2 autre-souffre douleurs de la cuisine qu’après nous faisions tout pour être agréable à Quasimodo. On chipait des pâtisseries qu’on lui donnait, on lui laissait des revues Playboy dans son casier, et je veillais personnellement à ce qu’on lui servit les meilleurs morceaux pendant que nous mangions.

Ah Quasimodo ! Cher Quasimodo… ! Où es-tu maintenant ? Qui se souvient encore de tes outrances et ta démesure ? »…