PLUS FEMININE DE LA MARMITE QUE DU TETON

Si la femme remonte à la plus haute antiquité, pourquoi n’est-elle, en cuisine, qu’une invention récente ? A l’étranger (en Scandinavie, par exemple), elle régale gourmands et gourmets depuis des lustres sans que personne ne s’en plaigne…
Mais en France, fief autoproclamé de la meilleure cuisine du monde, pas question de laisser le fouet et l’aiguille à trousser dans n’importe quelles mains : du haut de son tas de foin, le coq gaulois aime à dominer la volaille, fût-elle de Bresse.
Pour ceux qui se souviennent, les cuisines parisiennes des années 80 étaient, en ces temps obscurs, autant de viviers grouillants de machos patentés, hétéros ou pas : le soufflé au fromage était mec à 100% et la seule recette un peu « girly » de l’époque était la bien nommée sole... « bonne femme » Par atavisme, il existait, dans les brigades sérieuses une défiance incoercible envers les femmes dont la place, face à la marmite, apparaissait comme une bouffonnerie, un canular grotesque. Une manière de suspicion du nichon, une crainte du wonderbras hantait, coutume établie, les grands et petits cerveaux de la gastronomie hexagonale.


La féminité, pas plus que l’huile avec l’eau, ne semblait miscible dans la haute cuisine, même en secouant beaucoup. Pourtant, si chefs, commis ou apprentis passaient leur temps à se raconter des blagues salasses et à feuilleter des revues cochonnes pendant la pause, on entendait les mouches voler quand, inopinément une (jeune) femme venait, pistonnée par le patron, passer quelques jours en cuisine pour y découvrir le métier. Ce brusque apport de féminité tournait immédiatement la cuisine sans dessus-dessous. La testostérone jaillissant par flots incontrôlés venait, tsunami grondant, se briser sur le mur de la timidité presque maladive des fiers à bras de la casserole. Amabilités maladroites et dragues incertaines se succédaient aux rythmes des assauts des plus hardis ou des plus aveugles. La stagiaire, absente aux terribles désirs qu’elle suscitait de ses têtons pointant avec insolence sous sa veste blanche, continuait innocemment à branler la crème aux œufs et peler les asperges, l’air de rien. Poupée gonflable ou Madone ? La femme  devait se fondre dans l’une ou l’autre ses figures pour survivre…
Alors pourquoi tant de haine pour cette pauvre femme ? Sans doute parce que la grande cuisine s’accorde au genre masculin : un chef, un restaurant, un plat et ne laisse au féminin que les miettes : une maryse, une omelette, une quiche ! De plus, la cuisine  aime plastronner avec l’abnégation, le courage, la discipline, l’obéissance, autant de vieilles lunes d’aucun secours pour réussir le consommé, la langue sauce piquante et le pied pané. Ce qu’ont bien compris les femmes qui ne reprennent jamais à leurs compte ces valeurs douteuses. Leur inspiration venant fort à propos de leurs souvenirs et de leurs émotions, à les lire et les entendre. On comprend ainsi pourquoi la cuisine qu’elles élaborent elle est toujours plus libre et inspirée que celle des hommes…

Alors, trente ans plus tard, quoi ne neuf ? Une certitude ; en cuisine, certaines femmes ont su prendre le haut du pavé. Les Anne Sophie Pic, Stephanie le Quellec, Helene Daroze, Rouquie Dia détrônent peu à peu l’antique figure du chef fort en gueule et plus masculin du poireau que du cerveau. Anonymes, très connues, vues à la télé ou pas, les femmes changent le métier en l’adoucissant, enfin…