MAXIM'S DE PEKIN

Peu après la mort de Mao en 1976, les autorités chinoises décidèrent de construire un certain nombre de bâtiments destinés à célébrer dans la pompe Marxiste la mémoire du grand-Timonier. La première de ses constructions fut le Mausolée, achevé en deux ans, dès 1978 et que chacun a pu apercevoir, ne serait-ce que à la télévision. Ses colonnades, son marbre trapu (rapporté à grands frais du fin fond de la Chine) sont immanquables !

Ses lourdes proportions déposées au beau milieu de la place Tien-An-Men en font un monument incontournable, accablant de sa présence, l’Antique perspective "Quian-Men, Cité interdite, colline de charbon" qu’avaient consacré durant des siècles empereurs et conquérants barbares. Mais en 1978, la gloire du camarade Mao-Tsé-Toung ne souffrait pas moins que cet outrage et habillé d’un cercueil de verre, le corps embaumé y fut livré aux cérémonies officielles et aux pleurs de l’élite socialiste.

L'éternité, c'est long, surtout vers la fin.

Un nouveau lieu de pèlerinage fut ainsi créé. Quelques années plus tard, la chute de la bande des Quatre puis la démaoïsation féroce qui suivit en décimant des rangs entiers de dignitaires n’affecta qu’assez peu l’existence paisible du Mausolée qui semblait comme doué d’un destin propre, indifférent aux soubresauts politiques de la Chine des années fin 70 début 80.
En fait, la visite du saint-sépulcre Pékinois connut un succès que ni ses constructeurs, ni sûrement son locataire n’avaient pu imaginer dans les meilleures estimations. Il n’existe pas de chiffres qui soient fiables mais tous les pékinois se souviennent de cette époque et des files d’attente de milliers de chinois venus de tout le pays, patienter des heures durant dans des queues serpentant à perte de vue sur l’immensité de Tien-An-Men.
Bien qu’il en exista bien d’autres à cette époque, cette queue-là, par ses dimensions extraordinaires eût l’air d’émouvoir la municipalité de Pékin, qui, à regret, dû sortir de son immobilisme et affronter le problème « objectivement ».
On commença par réguler le flux des pèlerins à l’aide de cartes, autorisations puis on réglementa jours et horaires d’ouverture. Enfin pour regrouper toute cette marée, on construisit deux motels de 600 chambres chacun, aux abords immédiats de Tien-An-Men. Ils furent réservés, du moins dans leurs premières années, à l’usage seul des délégations venues pleurer la camarade-Président.

L'un des deux hôtels, complètement refait, fin des années 90


Les deux pensions situées sur la même avenue et distantes de cinq kilomètres ont le même air de famille quoique l’une semble un peu plus grande que l’autre. Toutes deux en revanche rivalisent de cette laideur bétonnière, typique de construction de la Chine progressiste, déjà vielle à l’état neuf. Leur façade faite de plaques en ciments assemblées ont mûries avec le temps et paraissaient comme un damier austère pour géants, fenêtres sombres, teintes grises. Les caractères rouges « Chong-Wen-Men-Hotel » égayaient un peu l’ensemble de leur lumière fixe. L’envers du bâtiment était nettement plus sympathique. Lumière, petits balcons, la vue donnait sur l’un des derniers quartiers pékinois traditionnels restés intacts (mais détruits en 2006) et on apercevait, en face, le bleu roi des toitures du Temple du Ciel ainsi que le parc dans lequel il se trouve.
Vingt-cinq étages de charme stalinien mâtiné de tiers-mondisme asiatique donnaient à l’endroit un agrément singulier, plus perceptible d’ailleurs à l’intérieur qu’au dehors.
Moquette rouge, proportions vastes, hall avec slogan de bienvenue et comptoir à cigarettes ; les chambres étaient sommaires quoique spacieuses et surtout d’une désuétude touchante avec leur paysage chinois en pâte de verre, le Thermos changé trois fois par jour et le secrétaire assemblé d’un fin contreplaqué jaune. Tout y sentait, l’économie socialiste mais aussi la bonne volonté à satisfaire des hôtes privilégiés par le parti : les architectes et les décorateurs mirent tout en œuvre pour y parvenir et réalisèrent, pour l’époque une construction modèle.
Puis d’autres années passèrent. Et, avec elles, l’intérêt que suscitèrent en leurs débuts la momie et son cercueil. Déserté, l’hôtel frôlât la fermeture. Alors que la direction se perdait en de stériles réunions pour sortir de l’ornière, le personnel, plus avisé, s’occupait en d’interminables parties de Ma-Jong. En 1984, cette torpeur qui pouvait durer des années fut soudainement brisée. L’annonce des nouvelles règles économiques édictées par Den-Xiao-Ping et la moralisation du profit qu’elles encourageaient allaient révolutionner le pays. Dans l’hôtel, la direction pu se remettre à espérer et on prospecta, comme on pu, de « nouveaux marchés ». On cassa des cloisons pour faire des bureaux, pour y installer les toutes premières sociétés chinoises, puis taîwannaises et japonnaises. Enfin on invita « les amis étrangers » qui timidement prirent place dans cette chine en plein réveil.
C’est ainsi que quelques mois plus tard, par un coup du sort impayable, le parasitisme social et le luxe petit bourgeois de Maxim’s vint étaler ses velours et ses boiseries dans l’ancien presbytère de la pensée Mao-Tsé-Toung, sous les regards incrédules des passants.
Le choix de cet endroit particulier reste un paradoxe dont Pierre Cardin et ses conseillers s’accommodèrent fort bien, avec un sens de l’efficacité qui n’eût d’égal que celui de leurs partenaires chinois. Ceux-ci, très conscients de l’extravagance de la situation firent de la rhétorique socialiste et adoucirent l’énormité idéologique du contrat en rappelant aux orthodoxes que le luxe aussi, c’était social et qu’il était bon que les amis étrangers vinssent dépenser des millions de yuans au plus grand profit du prolétariat.

Déja, en rentrant, on a mangé.


Les parties, mutuellement consentantes se marièrent et, en 1983, dans une Chine sortant à peine des affres de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne, Maxim’s de Pékin ouvrit ses portes.