LE CHEF CUISTOT

Si, jadis, les chefs tutoyaient hardiment l’obésité, on ne se contente plus, aujourd’hui que d’un médiocre empâtement... Le temps, les usages, le jugement sans doute ont eu raison de cet Art de la proportion et c’est ainsi que les traditions se perdent et avec elles ce perfectionnisme corporel si particulier qu’entretenaient les Anciens avec des soins d’orfèvres. Certes, des efforts existent encore, çà et là, pour retrouver les canons physiques d’antan, mais la tendance est indiscutable : la profession se dirige toute entière vers les proportions désolantes du chef branché, plus haut que large, sans qu’un sursaut ne se produise. Où va donc le métier ?

 

Pour le Chef Cuistot, la sobriété ne souffre aucun compromis

Pourtant, cette démesure chère aux Anciens fût une éthique et demeure, de nos jours encore, une valeur sûre. Tout en faisant acte de réalisme historique, les chefs qui cultivent encore cette noblesse y découvrent maints profits : terrorisant sans peine leurs subordonnés, ils séduisent concomitamment une large clientèle établissant une dépendance linéaire entre la qualité d’une cuisine et le tour de tablier de son auteur.
Côté cuisine précisément, le Chef Cuistot a les idées larges. Empruntant l’autorité de l’adjudant-chef, la ponctualité du chef de gare et la froide détermination de l’huissier de justice, il administre son équipe à travers quelques valeurs un rien tatillonnes où, pêle-mêle, principes de l’ordre établi, arbitraire et excès divers forment un savoureux méli-mélo. Hypocondriaque, bilieux et susceptible, Le Chef Cuistot ne souffre, en vérité, aucune remarque, notamment celles du personnel de salle sur lequel il n’hésite jamais à catapulter de lourdes marmites en fonte s’il se sent contrarié par leur présence. Clément avec ses apprentis, il les encourage à tondre la pelouse ou à laver sa voiture le dimanche afin qu’ils se convainquent par eux-mêmes de toutes les vertus du travail manuel. Bon pédagogue, le Chef Cuistot brame à pierre fendre dans les oreilles de son équipe afin que celle-ci comprenne, une fois pour toutes, les recettes majestueuses qu’il affectionne. La poularde à la crème est un de ces morceaux de bravoure, et, plein de résolution, il ne plaint jamais la crème et la farine qu’il aime voir bouillonner en grosses bulles au fond des braisières, comme une lave dans son cratère. Narines dilatées, lèvre brillante, doigts gras et larmes aux yeux, il touille dans une félicité d’enfant comblé cette dense cuisine en sauce dont les riches fumets l’enivrent au-delà de toute mesure.

La bonhomie est l'atout maître du Chef Cuistot.

Serait-ce cette ivresse qui éloigne le Chef Cuistot de toute conscience politique ? Peut être…Imperméable aux préceptes du marxisme-Léninisme, de la dialectique et de la lutte des classes, ce prolétaire de la cuisine s’échine dans une étrange soumission sur cette cuisine fort bien nommée « Bourgeoise », excessive et compassée qu’il vénère sans qu’un vent de révolte ne le traverse. Mais, las! L’examen des paradoxes lui apparaît simplement stérile Le Stakhanoviste de la Béchamel préfère l’action à la philosophie même s’il gagnerait à savoir transiger avec l’échec, par exemple, lorsqu’il se manifeste. Car la survenue d’une recette ratée l’entraine alors dans des contrariétés que rien n’engage à considérer «  de façade ». Il n’hésite alors jamais à propulser la traîteuse préparation sur le fourneau, en un geyser explosant de viandes et de sauces calcinées ; dégoulinade enflammée qu’attisent les cris d’épouvante de la brigade, toute affairée à circonscrire le sinistre. Le chef cuistot explose ensuite contre son sous-chef, jamais là où il faut, bon à rien, mauvais à tout, gaucher non pas d’une mais des deux mains, mais stoïque, toutefois, sous la critique de son mentor, à qui il offre à boire en signe de soumission. Le chef cuistot accepte généralement de bonne grâce et aime à se calmer observant son équipe toute à son affaire et survoltée par le début d’incendie

« Des bons petits », se dit-il certainement, « De vrais travailleurs, ceux-là ».
Car au fond, si ce n’était ses coups de  gueule, sa taille, son immaturité politique et sa cuisine, le Chef Cuistot  est un homme de valeur. Courage, opiniâtreté et détermination ne lui font jamais défaut. Ce bon géant est un amoureux, autant de son métier et que de ses cuisiniers même s’il les traite si durement. Et d’ailleurs comment pourrait-il faire autrement, lui qui n’a connu, durant son propre apprentissage que dureté et injustice ?