LE CHEF BRANCHE

Pénultième rejeton de cette lignée qui depuis des siècles honore le patrimoine culinaire français, le Chef Branché n’a conservé de ses ancêtres cuisiniers que le titre générique, l’appellation vernaculaire au plus, lorsque, chose rare, il permet encore de se voir réduit à si peu de choses. Avenant, réfléchi quoi qu’un rien compassé, ce muscadin  parait avoir remonté le temps pour se confondre de troublante manière aux « Youpies » ou Young Urban Professionnals de la côte Est des Etats Unis des années 80… Ou, peut être aussi avec le non moins funeste cadre financier, plus proche de nous, dont il porte les mêmes lunettes d’écaille, les chemises cintrés Paul Smith et les ensemble ‘Kooples » Pieuse dévotion aux usages du folklore culinaire, il admet encore de porter une veste de cuisinier, à condition, toutefois, que celle-ci soit coupée par les meilleurs modélistes, taillée sur mesure, agrémentée de liserés et boutons noirs et que son nom y soit brodé en gracieuses lettres de soie rouge. Les monomanies vestimentaires du Chef Branché sont un pain béni pour le commerce du prêt à porter. Pour autant, ce mérite ne doit pas escamoter les autres.

La toque ou la chemise : il faut choisir.


L’érudition semble être son deuxième talent…Opportunément abonné au mook 180°C dans lequel il puise l’essentiel de son savoir et lecteur occasionnel d’ouvrages aussi divers que le Chasseur Français ou les Editions de Minuit, le Chef Branché sait transformer le plomb en or pour demeurer dans la lumière et assujettir son auditoire, lors de ses fréquentes interventions télévisuelles, radiophoniques ou salonesques. Son verbe, suave comme un Vouvray, ses manières cajolantes, ses capacités au « name droping » rendent ses connaissances superficielles finalement assez convaincantes et lui valent les faveurs d’une presse enchantée de découvrir enfin un cuisinier citant plus volontiers Alain Robbe-Grillet et Samuel Beckett que Ginette Matthiot ou Auguste Escoffier. Pourtant, quels rapports entre le fond de veau et les concepts du nouveau roman ? L’écriture ; bien sûr ! Une autre corde bien accrochée à l’arc polymorphe du Chef Branché.

Fond de veau ou nouveau roman ? Les deux.


Objet de ses soins les plus constants, le chef branché compose sa carte avec l’amour qu’ont ses collègues lorsqu’ils mijotent leurs sauces. Son goût du beau verbe, ses élans de littérateur apparaissent, à la lecture de son menu, au style remarquable.
« L’escalopine de loup de mer en lit de carde, beurre fruité aux vapeurs d’ambroisie, sucs déglacé à la grande fine, cristaux de sel marin, gouttelettes d’huile de basilic» désigne l’appétissant « Bar poêlé au vinaigre et au basilic » alors que le « Hochepot de langoustines fraîches, aumônière de basilic farci et dodelines de coraux d’oursins des criques sous le vent, essence d’algues » se traduit par: « Oursins et langoustines à la vapeur »

La littérature du Chef branché suborne tous les estomacs. Perceptions hypnotisées par l’imagination, le gastronome se félicite des prophéties culinaires du Chef Branché... Pourtant, s’il a le goût du rebus culinaire, le dandy de la marmite ne possède pas autant celui de la pratique. Aussi n’entre-t-il que rarement dans sa cuisine dans laquelle il risquerait maculer sa veste ou, sombre perspective, de se couper. Aussi explique-t-il au sous-chef débordé la recette du jour : « Je veux du goût et de la légèreté. Allez, un peu d’inspiration, que diable !», Dans sa salle, loin de la fournaise et du tumulte de la cuisine, ses dons de communicateur, son goût du contact et ses talents d’orateur donnent leur pleine mesure. Ensorcelant sa clientèle d’une délicieuse conversation, il passe de table en table et théorise à loisirs sur telle ou telle subtile association de parfums et de saveurs dont il ignore les tenants et aboutissants mais qu’il commente de façon suffisamment obscure pour que chacun puisse opiner sans risque.

Le menu du Chef Branché : tout un programme.

Amoureux du faire-savoir plus que du savoir-faire, le Chef Branché cultive pourtant une éprouvante solitude. Malgré sa réussite médiatique, les honneurs, la reconnaissance, il n’a que peu de relations avec les autres grandes familles de chefs. Il considère le Chef Cuistot barbare, craint l’ambition du Chef Star au vaste réseau, se sait écrasé par la virtuosité du Chef de Cuisine. Il s’imagine le Chef Japonais fourbe, ne comprend pas la grâce de la Femme Chef et se sent complexé face au Chef MOF. Croyant leurs conceptions culinaires défraîchies, leur vie de labeur indigeste, le Chef Star se sent désemparé devant des hommes dont il ne partage finalement le métier qu’aux marges... Aussi fait-il carrière seul, fort de ses soutiens médiatiques, convaincu d’être l’artiste majeur quoique mal compris de sa génération, sans toutefois parvenir à balayer un pénible sentiment d’incomplétude...Ah, mal-être, quand tu nous tiens…