CUISINE ET COMPETITION

 

 

Alors que les concours de cuisine télévisés caracolent à l’audimat, que vient donc faire la compétition au beau milieu des arts culinaires ? Si l’on peut courir plus vite, sauter plus loin, peut-on éplucher plus fort, émincer plus haut ou battre le record de l’assaisonnement ? Et bien… oui !


Les « Oui chef », « Master chef » et consorts convertissent la cuisine en une inédite compétition sportive…La blanquette ne doit plus être généreuse, mais battre le record de la sauce. Les candidats poussés dans leurs derniers retranchements par des épreuves perverses, luttent contre les difficultés techniques, dans l’espérance de voir leurs petits camarades échouer, et la conviction de survivre à la purge annoncée et inéluctable. Signe des temps, performance et survie deviennent les critères à l’aune desquels les cuisiniers putatifs sont jugés. La compétition et son avatar, l’élimination, devenant un nouvel Alpha et Omega de la casserole !


Et, à l’évidence, cette fable inédite séduit autant les chefs renommés que le public…
Pourtant, quels rapports entre ces gladiateurs toqués bataillant dans leurs arènes et le plaisir simple de cuisiner ? Mozart disait, en parlant de ses compositions « Marier les notes qui s’aiment »… Cuisiner, au fond n’est-ce pas aussi tout bonnement « Marier les saveurs qui s’aiment » ? Apparemment, pas à la télé…
Quelle peine de voir ainsi la cuisine charrier ces clichés défraichis et contre nature : éliminer des concurrents, terminer le premier aux dépens des autres… Un de ses rôles principaux, socialiser, semble s’être perdu sur la route de la médiatisation.
Car la télévision, âpre au gain, a vite flairé la bonne affaire et s’est emparée sans aucun discernement de cette cocagne qu’elle laissera choir, tôt ou tard, la lassitude du public venue. Attendons quelques années. La cuisine, passée de mode, sera remplacée par le macramé, la pêche au gros ou le tuning automobile.


Travestissant la cuisine en une concurrence éliminatrice, ces émissions rabâchent, mine de rien, un air du temps empesté par la brutalité économique et ses corollaires : exclusion et précarité. Des difficultés du temps présent semble être né un individualisme forcené que l’on retrouve même au fond des marmites,  barbotant entre le navet et l’andouille.
Mais aussi dans le cœur des candidats cuisiniers de M6 et TF1, acteurs égarés d’une pièce dont ils n’ont, hélas, pas saisis le sens, polichinelles insensibles aux véritables trésors des arts culinaire : la générosité, la maîtrise de techniques complexes et l’imagination.